Lors de la cérémonie d’ouverture de la 17ᵉ session de formation en droit international des droits de l'homme, le Représentant régional du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme, M. Ayéda Robert Kotchani, a rappelé que les droits des femmes n'ont jamais été offerts, ils ont plutôt été conquis. De la CEDEF (1979) au Protocole de Maputo (2023) des avancées normatives majeures ont jalonné ces dernières décennies. Mais entre le droit reconnu sur le papier et le droit vécu au quotidien, un écart persiste, fait de violences, de discriminations et d'obstacles que les crises ne font qu'aggraver. Pour le HCDH, l'égalité entre les femmes et les hommes n'est pas une option : c'est une obligation juridique dont dépend, plus largement, tout projet de développement durable.
Lisez l’intégralité de l’allocution
- Madame la représentante du ministre de la Famille, de l’Action Sociale et des Solidarité,
- Madame la Présidente de la Commission Nationale des Droits de l'Homme,
- Excellence Madame l'Ambassadrice de France au Sénégal,
- Monsieur le Directeur de la Fondation René Cassin,
- Monsieur le Directeur de la Fondation Friedrich-Naumann,
- Distingués invités, en vos rangs, titres et qualités, tout protocole respecté,
Je suis très heureux de prendre la parole devant vous ce matin à l’occasion de la 17ᵉ session annuelle de formation en droit international des droits de l’homme, consacrée cette année à un thème d’une grande portée : « Femmes et droit international des droits de l’homme : protections et combats ».
Ce thème revêt en effet, dans le contexte actuel, une résonance toute particulière, en ce sens qu’il nous invite à regarder à la fois le chemin parcouru et celui qui reste à faire. En outre, le thème met en lumière les profondes évolutions législatives et juridiques intervenues au cours des dernières décennies, mais aussi les mobilisations, les revendications et les combats qui ont contribué à les rendre possibles.
Je voudrais, à cet égard, rendre un hommage appuyé à toutes les femmes défenseures des droits humains et à toutes celles qui, partout, ont contribué et continuent de faire progresser les droits de l’homme qui sont aussi les droits des femmes. Des droits qui n’ont pas été simplement concédés mais plutôt revendiqués, défendus et chèrement conquis, au fil de luttes qui ont progressivement transformé les sociétés, les institutions et le droit lui-même.
En effet, derrière des avancées que nous considérons parfois aujourd’hui comme acquises, tel que l’égalité devant la loi, le droit à l’éducation, la participation politique, l’accès au travail, la protection contre les violences et les discriminations, il y a une histoire de mobilisations, de courage et de persévérance. D’ailleurs, il convient de reconnaitre que si l’universalité et l’indivisibilité des droits humains constituent des principes fondamentaux, une réalité demeure : le combat des femmes a aussi contribué à façonner le corpus des droits humains que nous connaissons aujourd’hui.
C’est cette dynamique a contribué à enrichir progressivement le droit international des droits de l’homme, de la proclamation générale de l’égalité et de la non-discrimination à l’adoption d’instruments spécifiquement consacrés aux droits des femmes.
C’est ainsi qu’au plan international, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) adoptée en 1979, constitue à cet égard un cadre de référence majeur. La Déclaration et le Programme d’action de Beijing de 1995 ont permis de préciser les domaines prioritaires d’action en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Et, en l’an 2000, la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies a consacré une nouvelle dimension essentielle : la reconnaissance du rôle des femmes dans la prévention des conflits, la consolidation de la paix et la reconstruction des sociétés.
Sur le continent africain, cette dynamique s’est également traduite par l’adoption, en 2003, du Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits de la femme en Afrique (Protocole de Maputo). Un instrument qui constitue une avancée majeure qui renforce les obligations des États en matière de lutte contre les discriminations et les violences et qui aborde des questions essentielles relatives à la santé, à l’autonomie, à la participation, à la paix et aux droits sexuels et reproductifs.
Excellences, Mesdames et Messieurs,
L’existence d’un droit, fut ce-t-il dans une loi, et sa jouissance effective sont deux choses distinctes. C’est probablement l’un des principaux défis auxquels nous sommes confrontés hier comme aujourd’hui. Entre le droit reconnu et le droit exercé, subsiste encore un écart que nous devons collectivement continuer à réduire. C’est ainsi que des femmes et des filles continuent de faire face à des discriminations, à des violences et à des obstacles dans l’accès à la justice, à l’éducation, à la santé, à la terre, aux ressources économiques et aux responsabilités publiques.
Certaines des barrières dont nous parlons ici sont juridiques ou institutionnelles. D’autres encore sont économiques ou sont liées aux stéréotypes et aux pesanteurs sociologiques, qui peuvent maintenir des rapports de pouvoir inégalitaires même lorsque les textes ont évolué. C’est pourquoi la question des droits des femmes ne peut être abordée uniquement sous l’angle juridique. Et si nous voulons que les normes transforment réellement les vies, nous devons également nous interroger sur les pratiques, les représentations, les symboliques et les rapports sociaux qui peuvent encore faire obstacle à leur mise en œuvre.
Cette exigence d’effectivité nous conduit nécessairement vers des questions parfois sensibles, mais qui ne peuvent être éludées dans une réflexion sérieuse sur les droits des femmes. Il en va ainsi de l’autonomie corporelle, du consentement, de la maternité, des droits sexuels et reproductifs, des violences sexuelles, des questions d’héritage, etc. La question de l’avortement, notamment, doit pouvoir être examinée avec rigueur et responsabilité à la lumière du droit international et régional des droits humains, de la santé publique, de la dignité, de l’égalité et de la non-discrimination, tout en tenant compte du cadre juridique applicable dans chaque pays.
Il en va également de questions parfois moins visibles, mais qui peuvent profondément affecter la dignité des femmes, comme la stigmatisation liée à l’infertilité. Dans certaines sociétés, l’incapacité pour un couple d’avoir un enfant est encore attribuée presque exclusivement à la femme et cela peut devenir une source de rejet, de stigmatisation, de violences psychologiques ou de discrimination envers la femme.
De la même manière, les dispositions du droit de la famille qui peuvent établir ou maintenir des différences de traitement entre les femmes et les hommes doivent pouvoir être examinées à la lumière des principes d’égalité et de non-discrimination ainsi que des engagements internationaux et régionaux des États. Il ne s’agit pas d’opposer le droit aux réalités sociales ou culturelles. Il s’agit de faire du droit un instrument permettant de construire des sociétés où la dignité humaine et l’égalité sont pleinement compatibles avec les réalités et les transformations de nos sociétés.
Et le défi est encore plus grand dans les situations de mobilité notamment dans le contexte de crise où les femmes et les filles sont souvent exposées à des risques spécifiques et accrus.À l’échelle mondiale, plus de 60 millions de femmes et de filles déplacées de force sont exposées à un risque élevé de violences fondées sur le genre selon l’Appel du HCR publié en novembre 2024. Les violences sexuelles liées aux conflits ont plus que doublé en un an : le rapport du Secrétaire général des Nations Unies (S/2026/321) en a recensé 9 788 cas en 2025, contre 4 617 en 2024. Le Soudan en constitue aujourd’hui une illustration particulièrement dramatique. Depuis le début du conflit en avril 2023, les femmes et les filles sont confrontées à des déplacements massifs, à des violences sexuelles et à de multiples formes de violations des droits humains. Ainsi, entre avril 2023 et la mi-avril 2026, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a vérifié 546 cas de violences sexuelles liées au conflit. Et ces chiffres ne représentent que les cas qui ont pu être documentés et vérifiés.
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Pour le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas une option. C’est une obligation juridique, inscrite au cœur même des droits humains. Elle impose aux États de respecter, protéger et promouvoir les droits fondamentaux, d’adopter des lois protectrices et de les appliquer pleinement, de prévenir les violences et les discriminations, de mobiliser les ressources nécessaires, de garantir des voies de recours accessibles et efficaces et d’assurer la participation pleine et effective des femmes aux décisions qui les concernent.
Les États doivent, à ce titre, honorer les engagements qu’ils ont pris au niveau international et régional : mettre en œuvre les instruments juridiques qu’ils ont ratifiés, respecter les cycles de rapportage auprès des mécanismes de suivi et de contrôle, et traduire en actes les recommandations de ces mécanismes.
Notre Bureau accompagne solidement les États dans cet effort essentiel. Car c’est seulement en assurant ce suivi, en consolidant ces engagements et en donnant une réalité concrète aux obligations juridiques que les progrès en matière de droits des femmes peuvent être mesurés, renforcés et durablement garantis.
C’est aussi un enjeu de développement, car, au fond, il ne peut y avoir de développement durable sans la participation pleine et effective des femmes. L’Objectif de développement durable 5, consacré à l’égalité entre les sexes et à l’autonomisation de toutes les femmes et les filles, est transversal aux autres objectifs : l’élimination de la pauvreté, l’accès à la santé et à l’éducation, le travail décent, la réduction des inégalités et la construction d’institutions efficaces, responsables et inclusives. Nous ne pouvons pas atteindre les ODD sans les femmes.
Excellences, Mesdames et Messieurs ;
Chers participants,
Je voudrais conclure mon propos en adressant mes sincères remerciements à l’Agence italienne pour la coopération au développement, ainsi qu’au Royaume des Pays-Bas pour leur appui financier au HCDH-BRAO. En effet, les contributions financières de l’Italie au projet PAPEV, dédié à la protection et à la promotion des droits de l’enfant, et le financement du Royaume des Pays-Bas pour le projet PROMIS, consacré à la protection des droits des migrants en Afrique de l’Ouest, ont rendu possible la participation financière du HCDH à cette 17ᵉ session de formation.
Notre appui à cette 17ᵉ session de formation traduit une conviction que nous partageons pleinement : investir dans la formation et le renforcement des capacités des acteurs, c’est investir directement dans l’effectivité des droits humains. Cet appui reflète également une donnée importante : les situations de vulnérabilité se croisent. Une fille exposée à la violence, une femme migrante, une victime de traite ou d’exploitation, ou encore une femme déplacée en raison d’un conflit peuvent être confrontées à plusieurs formes simultanées de violation de leurs droits.
Je voudrais également féliciter les participantes et les participants sélectionnés pour leur engagement et leur mérite. Je vous invite à tirer le meilleur de cette formation : approfondissez votre maîtrise des instruments internationaux et régionaux, confrontez vos connaissances des normes aux réalités, partagez activement vos expériences et, surtout, faites du droit un outil concret au service de la dignité, de l’égalité et de la justice.
Je salue les expertes, les experts et les facilitatrices et facilitateurs qui contribueront, par leur expérience et leur expertise, à enrichir nos échanges. A mon sens, former des magistrats, des avocats, des juristes, des universitaires, des membres des forces de sécurité, des membres d’organisations de la société civile et d’autres acteurs de la protection des droits humains, ce n’est pas simplement transmettre des connaissances juridiques. C’est aussi renforcer la capacité de nos sociétés à prévenir les violations, à protéger les victimes, à rendre justice et à faire vivre l’égalité.
Je vous remercie de votre aimable attention.
Nations Unies